Le parc du château de Fontaine-la-Soret

Le parc du château de Fontaine-la-Soret, ouvert au public une partie de l’été, mérite à coup sûr une visite. Il y a d’abord l’harmonie des lieux, celle d’une belle propriété dominant la riante vallée de la Risle, ce dernier affluent de la rive gauche de la Seine, qui coule vers le Nord et se jette dans l’estuaire, en amont de Honfleur. La vallée abrite plusieurs joyaux tels l’abbaye du Bec-Hellouin, et Pont-Audemer.

Mais l’intérêt de ce parc de 14 hectares tient aussi à son histoire : celle de sa création, de sa transformation en plusieurs étapes successives, tout au long de deux siècles et demi d’existence ; celle aussi de fécondes rencontres entre des propriétaires successifs, amateurs éclairés, et des paysagistes de renom ; celle enfin d’une éclipse suivie d’une renaissance.

C’est en 1985 qu’Irène Chardon reprend la propriété que lui transmet son oncle, Henri de Boisgelin. Le Parc est alors à l’abandon après qu’une tornade ait abattu, en juillet 1976, l’allée de hêtres centenaires menant au château. Elle s’attèle dès lors à défricher le parc envahi de ronces et à restaurer les chambres de verdures conçues dans les années 1960 par le paysagiste anglais Russel Page (1906-1985). La construction du château et le tracé du parc originel datent de 1764-1769, lorsque Alexandre d’Augny de Thibouville, fermier général de Louis XV, est chargé de suivre la construction d’une route royale, reliant Paris à Caen.

Il s’installe par commodité à Fontaine-la-Soret qui se situe à mi-chemin. Le château est un édifice classique du XVIIIème siècle en brique et pierre de taille, carré, toiture en ardoises, flanqué de deux ailes. Le parc répond au goût de l’époque : allée de hêtres débouchant face au château sur une cour d’honneur, bosquets, jardins à la française.

La Révolution passe, la propriété change de mains, puis est acquise par Louis de Clercq qui la fait entrer en 1869 dans la famille, qu’elle n’a plus quittée jusqu’à nos jours.

C’est sous le second Empire que le paysagiste Victor Crombez, par ailleurs oncle du nouveau propriétaire, se voit confier la conception en contrebas du parc existant d’un jardin romantique. Ce dernier, rompant avec le classicisme des abords du château adopte les nouvelles conceptions du XIXème siècle parisien qui, sous l’autorité du Baron Haussmann sont développées par le polytechnicien Adolphe Alphand (1817-1891) Directeur Général des Promenades et Plantations de Paris et de son jardinier en Chef Jean-Pierre Barillet-Deschamps (1824-1873) : aménagements du Bois de Boulogne et de la Grande cascade, des Buttes-Chaumont, du Parc Montceau et de bien d’autres encore. Victor Crombez conçoit à Fontaine-la-Soret le creusement d’un vaste étang qui constitue l’assise du nouveau parc et de rivières serpentines qui dévalent les pentes pour se rejoindre et tombent en cascades successives. L’étang, complètement envasé avec le temps, a heureusement pu être rétabli en 2008 à l’issue d’importants travaux.

Irène et Bertrand Chardon, dans leur œuvre de restauration, se sont attachés la collaboration fructueuse du paysagiste Louis Benech (né en 1957) qui a ressuscité à partir de 1985 les espaces initialement conçus par Russel Page, prolongé son œuvre, rétabli les liaisons et créé de nouveaux espaces tels la roseraie et de petits vergers de cerisiers.

Mais reprenons notre visite par le début. Le parc comprend en réalité trois espaces distincts aux ambiances très contrastées : Au début, nous pénétrons dans la propriété par un portail discret qui donne dans une cour gravillonnée encadrée de deux communs parallèles, un ancien manège et la conciergerie. Rien ne laisse présager à ce stade ce que l’on va découvrir.

L’allée traverse un bois de hêtres qui protège le parc et le château des regards indiscrets, et débouche sur un rond-point. A angle droit, on découvre la belle perspective au fond de laquelle surgit le château. Elle est bordée par un alignement de tilleuls déjà adultes qui ont avantageusement remplacé les hêtres d’origine, décimés par la tempête. Ils sont doublés agréablement par deux rangs d’ifs taillés en fuseaux.  Avançant dans cette allée majestueuse, nous débouchons dans la cour d’honneur qui s’ouvre en arc de cercle, face au château. Cette première partie du petit parc est très semblable à ce qu’elle devait être à l’origine, comme en atteste un plan de 1775, bien qu’elle ait perdu dans sa partie basse quelques bosquets adossés à la forêt, qui devaient y ajouter une touche de mystère.

Le grand parc contemporain qui constitue la seconde partie du lieu, est quant à lui encore masqué à la vue par des murets de briques surmontés de tilleuls taillés en haie. On y décèle une ouverture flanquée de vasques : la visite peut véritablement commencer. Nous pénétrons tout d’abord dans le jardin anglais conçu par Russel Page, limité à l’autre extrémité par la stature imposante d’un grand pin.

Cet architecte britannique, de renommée internationale, fit un long séjour en France après la seconde guerre mondiale de 1945 à 1962 ; il était l’ami d’André de Vilmorin. Il l’était aussi d’Henri de Boisgelin, alors propriétaire des lieux. Il conçu pour eux cet endroit protégé rectangulaire entouré de haies d’ifs. Dans le gazon sont enchâssés des massifs en formes de triangles et de trapèzes imbriqués, délimités au sol par des encadrements de briques. Cette trame géométrique rigoureuse prend vie grâce à l’implantation foisonnante de herbaceous borders, selon La tradition des jardins d’outre-Manche : un assemblage de plantes vivaces de toutes tailles, dont l’agencement négligé, du moins en apparence, assure une floraison permanente et harmonieuse tout au long de la belle saison.

De là nous pénétrons dans le jardin d’eau voisin, tout engazonné, bordé de haies soigneusement taillées et longé par la double colonnade de l’allée de tilleuls qui est une invite à s’aventurer plus loin. Il est animé par la présence sobre de deux bassins, également dessinés par Russel Page, l’un rectangulaire, l’autre circulaire, agrémentés chacun d’un jet d’eau discret dont les filets de gouttes retombent dans un clapotis rafraîchissant. Cet espace, doté de chaises longues, visuellement clos, serein et dépouillé, est propre à la lecture, aux discussions intimes, au repos ou à la méditation.

Revenant sur nos pas, nous traversons cette fois-ci dans toute sa longueur le jardin anglais pour déboucher sur la grande pelouse, que surplombe la terrasse du château d’où elle permet une vue dégagée sur la vallée de la Risle en contrebas. Au mur de soutènement s’accroche une impressionnante glycine qui foisonne de grappes mauves au début mai. Cette vaste pelouse est dominée au Nord, par un cèdre du Liban majestueux aux multiples bras. Classé arbre remarquable, il date vraisemblablement du parc originel du XVIIIème comme l’était son jumeau, symétrique, abattu par la tempête de décembre 1999. Un alignement d’ifs, taillés en fuseaux et un talus marquent une rupture étagée de la pente et animent le lieu.

Nous poursuivons dans cette direction pour aborder la troisième partie :  le Parc romantique. Il faut pour cela emprunter un cheminement ombragé qui nous conduit à un reposoir agrémenté d’une petite mare. Le chemin descend ensuite à flanc de coteau vers le fond de la vallée en formant des lacets. Notre promenade est agrémentée par le gargouillement des rivières serpentines et des cascades qui se faufilent parmi les rochers au milieu des fougères scolopendres. Il nous vient des images alpines, d’une nature non domestiquée, d’un paysage rêvé. Les propriétaires actuels ont rétabli cette ambiance propre au second Empire, au charme si particulier. Le sentier rejoint alors en sous-bois le fond de la vallée où se déploie le vaste étang tout en longueur. Une halte s’impose sur le banc qui nous accueille à son extrémité, auprès d’une charmante chaumière XVIIIème à colombages, le cottage. Surmontant le chaume, son faîtage est planté d’iris, à la mode normande. Nous nous y posons un instant pour contempler le ballet majestueux des cygnes. Il est ensuite possible de longer l’autre rive de l’étang par un petit sentier ombragé, fleuri d’hydrangéas, qui nous permettra, qui sait, d’apercevoir dans l’eau claire de belles carpes Koï.

Ce temps à musarder en fond de vallon nous a permis de reprendre quelques forces avant de remonter une pente raide à l’autre extrémité de l’étang et de retrouver la grande pelouse. Une courte halte, sur un banc dans le petit bosquet de bouleaux, n’est pas superflue pour reprendre son souffle. Nous pourrons alors terminer notre périple en empruntant le beau chemin qui contourne tout le parc par le Sud. L’allée est traitée à l’Italienne, plantée de cyprès et agrémentée de rosas rugosas qui conservent en été leurs cynorrhodons orangés. En parvenant au rond-point initial nous admirerons pour finir sur son socle, la statue XVIIIème d’une déesse antique drapée, dont le regard est dirigé vers le château et la cour d’honneur Nous jetterons nous aussi un dernier regard au château, avant de regagner l’entrée où nous pourrons terminer notre visite par  le petit musée, les écuries et surtout le beau manège qui présente une charpente en coque de navire renversée.

Tout au long de cette déambulation, l’enchantement des perspectives, le charme paisible des chambres de verdure, les ambiances sans cesse renouvelées, tout cela témoigne d’un art des jardins normands qui s’est manifesté ici tout au long de deux siècles et demi de soins attentifs et de création originale. Ils vous auront, comme nous, j’espère ravis et enchantés.

Texte et photos : Pierre-Olivier Drège

Le Château de Fontaine-la-Soret est 4 place de l’Eglise, 27550 Fontaine-la-Soret. Le parc est ouvert au public du 23 juillet au 31 août de10h à12h et de14h à18h (à vérifier sur le site www.fontainelasoret.info); pendant les journées du patrimoine de 10h à18h ; et sur rendez-vous toute l’année pour des groupes de 20 personnes (irenebertrandchardon@gmail.com). Paris est à 135 km, Rouen à 63 km, Bernay à 10 km. Le Château et le Parc de Fontaine-la Sorel sont inscrits à l’Inventaire Supplémentaires des Monuments Historiques depuis 1986 et 1995; le Parc est reconnu Jardin Remarquable depuis 2014.