
Tutto nel mondo é burla…
Ma ride ben chi ride la risata final.
(Verdi, Falstaff, chœur final)
C’est en 2016 qu’Alain Germain a repris ce château Louis XIII, masqué à la vue, serti dans son parc à la française, dans ce coin du Pays de Caux près d’Auffay – Val-de-Scie. Très vite un souffle nouveau a envahi ce lieu marqué d’histoire et de turbulences depuis que John Fastolf – le Falstaff de Shakespeare, de Verdi… et d’Orson Welles – nommé sergent-général de Normandie par l’Anglais Henry V, y planta au XVe siècle son autorité redoutée et avec elle une forteresse féodale. On en discerne encore les fondations, des murailles et une tour, noyées dans l’élégante construction du XVIIe siècle édifiée quant à elle en 1632 par Jean Beuzelin, alors Président du Parlement de Normandie. Le château a été inscrit au titre des Monuments historiques dès 1931 et classé à partir de 1946; le parc est partiellement inscrit depuis 1994.

C’est d’un tel site qu’Alain Germain avait besoin pour réunir les fragments de mémoires d’une vie de création hors du commun : homme de théâtre, d’opéra, de spectacles-expositions ; architecte, metteur en scène, chorégraphe, costumier, peintre, décorateur, et désormais jardinier, il aura marqué son époque avec des productions telles Buffon côté Jardin (Museum d’Histoire Naturelle 1988), les Origines de l’Homme (Halle Baltard Saint Pierre 1991), les Savants et la Révolution (bicentenaire de la révolution, cité des Sciences 1989), Chassé-Croisé (Musée de la Chasse et de la Nature, 2006) et bien d’autres encore à Chambord, Athènes, Londres – Covent Garden – ou à Paris au théâtre Renaud-Barrault …
Bosmelet est bien un lieu habité où ces créations trouvent désormais leur écho et leur mémoire.
Le visiteur est ainsi invité à s’imprégner à son arrivée de ce foisonnement de collections, de costumes, de dessins, de peintures, de décors de scène, de photos et d’affiches que l’on peut contempler, guidé par la voix chaude du maître des lieux. Le site prend alors un tout autre relief, une épaisseur qui le fait simultanément entrer en résonnance avec les tumultes de l’Histoire et avec tous ces personnages, certains connus, d’autres obscurs, d’un spectacle vivant, renouvelé à chaque expérience, à chaque représentation.



Le parc avait été désigné pendant l’occupation pour recevoir une base de lancement de V1 pami le réseau des sites forestiers du Val Ygot en forêt d’Eawy toute proche.
Ces drones de l’époque devaient y être lancés sur Londres.
C’était sans compter sur le colonel Michel Hollard, héros de la résistance, qui révéla en 1943 aux anglais ces sites masqués à la vue par les arbres centenaires du parc, suscitant le bombardement anglais de février 1944 qui anéantit la base de lancement mais frappa aussi le château en son milieu.
Diane de Bosmelet la propriétaire n’eut de cesse après-guerre de rétablir le château et le parc dans leurs configurations antérieures en récupérant au mieux les matériaux épars et de redonner à l’architecture du lieu tout son lustre et son harmonie qu’on y retrouve aujourd’hui. Robert et Laurence de Bosmelet poursuivirent son œuvre à partir de 1987. Il reste de cette époque mouvementée une rampe de lancement de V1 et des casemates qui abritent une intéressante exposition.
Les activités d’aujourd’hui sont plus paisibles. La chapelle et son chœur recèlent une réplique de sainte Cécile, patronne des musiciens, de Nicolas Poussin qui, assise au clavier d’un clavecin, accueille opportunément les spectateurs de concerts de musique de chambre, de conférences, et demain les lectures du Centre de poésie contemporaine, un projet dans lequel s’implique tout particulièrement Vincent Vivès.

Mais il nous faut maintenant entamer la visite du Parc et l’on ne sera pas déçu.
Le parc de Bosmelet, c’est d’abord une envolée du regard qui se prolonge à l’infini de part et d’autre du château. Le vestibule surélevé qui domine les deux perrons opposés au Nord et au Sud permet d’embrasser simultanément ces deux perspectives sur lesquelles veille un cerf facétieux, transfuge de l’Hôtel de Mongelas dans le Marais.
De petits ifs en topiaires, simples cônes, ponctuent le vaste tapis vert de pelouse et guident le regard, encadrés par la célèbre double allée de tilleuls tricentenaires plantée par le duc de la Force en 1715. Ce dernier, qui avait épousé Anne-Marie Beuzelin de Bosmelet en 1698, fait appel à Colinet, Premier Jardinier et disciple de Le Nôtre à Versailles. Sur les 172 tilleuls d’origine 162 sont toujours de vaillants vieillards, bien campés avec leurs 39 mètres de hauteur. Il est très rare que des tilleuls atteignent cet âge vénérable dans d’aussi bonnes conditions de conservation. Leurs troncs devenus rugueux, creusés de rides profondes, boursouflés de brognes et de coutures, donnent au parc cette majesté qui magnifie la perspective. Celle-ci mène le regard à l’infini sans qu’aucune construction disgracieuse n’en altère l’harmonie. Tout juste un saut de loup en fer à cheval présent dès l’origine marque-t-il la limite du parc proprement dit avec la campagne qui le prolonge sans pour autant en limiter la vue.

L’allée de tilleuls masque à l’Ouest une belle grille en fer forgé qui permet d’accéder à ce qui fut le potager, transformé par Laurence de Bosmelet en Jardin Arc en Ciel, sur les conseils de Louis Benech. De ce potager, il ne reste que des vestiges qu’Alain Germain redresse patiemment. C’est donc actuellement un nouveau jardin en devenir. Un lieu intime et plein de charme, protégé et clos de murs, qui s’ordonne autour de la citerne circulaire qui en constitue le centre. Cette dernière est délicatement entourée de jeunes cyprès fuselés.

A quelque pas de là on admirera un arbre remarquable : un magnolia de 150 ans qui explose de fleurs au printemps et dont l’ombre autorise en été une petite pause sur un banc.

Les carrés d’origine accueillaient toute une palette de légumes et de fleurs entremêlés dans leur camaïeu de couleurs. Ceux-ci renaissent au fur et à mesure des nouvelles plantations. Des herbes folles surgit soudain une structure ancienne de châssis pour couches chaudes, datant du XVIIIe siècle. Les poiriers en espalier attendent une nouvelle taille de formation.
L’œil s’arrête sur le tronc torturé d’un cognassier hors d’âge, qui émerge d’un fouillis de plantes, tel un improbable bonsaï géant.
L’amateur de jardins aimera cet endroit encore à demi abandonné et en cours de réhabilitation. Il se prend à rêver un moment, loisible qu’il lui est de dessiner mentalement son propre jardin, parmi l’infinité des futurs possibles. Du foisonnement d’herbes folles émergent ici un Cornus aux feuilles rougissantes, là une grappe de cynorhodons vermeils. Ils stimulent l’imaginaire de chacun : un spectacle vivant d’un type nouveau, que nous offre, peut-être à son insu, le maître des lieux.
De l’autre côté de l’allée de tilleuls, côté Est se dressaient les grandes écuries dont ne subsistent que le dallage et la Basse Cour, second jardin clos de murs qui reste en devenir puis, au-delà quelques dépendances transformées en maisons d’hôte. Mais l’on se sent attiré plus loin, comme happés par la présence imposante d’un des quatre châtaigniers remarquables qui auraient été plantés sous Henri III et dont l’âge avoisinerait les 500 ans. Sa ramure intacte, chargée de châtaignes à l’automne, servait de camouflage à la rampe de V1 dont on discerne à son pied les fondations.
Revenant vers l’entrée principale par un chemin détourné, on découvrira l’élégante orangerie renaissance en briques de Saint-Jean, déjà transformée au XVIIe siècle pour y loger le chanoine officiant dans la chapelle. Cette dernière lui fait face, encadrant ainsi l’entrée principale du château fermée par une grille en fer forgé que soutiennent deux piliers ornés des boules royales.

En regagnant le parking, on s’arrêtera à l’Espace V1 – Michel Hollard, un ancien blockhaus caché sous les frondaisons de la double allée d’accès de hêtres. Une exposition y retrace cette période de la Seconde Guerre mondiale et évoque simultanément un voisin célèbre : Gustave Flaubert. C’est à proximité que se seraient déroulées une partie des pérégrinations de Madame Bovary. Vous pourrez suivre à pied, s’il vous reste un peu de temps, ce parcours champêtre balisé, qui passe à proximité et qui vous permettra de revoir de loin le Château de Bosmelet.

Vous ne regretterez pas, assurément, d’avoir découvert ce lieu inspiré, à l’écart des routes fréquentées.
Texte et photos : Pierre-Olivier Drège
Le domaine de Bosmelet se situe sur la nouvelle commune fusionnée d’Auffay-Val-de-Scie. Il est ouvert au public de juin à début octobre pour des visites individuelles, et toute l’année pour des groupes. Le site www.bosmelet.fr donne en particulier le programme détaillé des nombreux concerts et expositions. Tel : 02 35 32 81 07 ou 06 8 9 26 50 92. Auffay est à 3,6 km (accès fléché), Rouen à 46 km, Dieppe à 31 km.